Réflexions sur la Simplicité Volontaire et la Décroissance - Le site de Philippe Lahille

Compétition ou ouverture aux autres ?


Notre société s’est progressivement déshumanisée. Elle a instauré comme nouvelle valeur la compétition entre les hommes, chacun se repliant sur soi, craignant l’échange et le partage, comme si c’était une partie d’eux-mêmes qu’ils allaient perdre en s’ouvrant aux autres. Le travail a pris dans nos vies une place prépondérante et a instauré la crainte de l’autre, rival potentiel dont l’ascension trop rapide vous relèguerait dans l’ombre, antichambre du chômage.

Même à la maison, confier sa fragilité et ses doutes à son partenaire ou à ses amis devient déplacé. Honte à qui montrera ses faiblesses. On intériorise, on s’isole, on psychosomatise, on perd toute énergie et vitalité. Alors on comble ce mal-être au moyen de dérivatifs solitaires et abrutissants : télé pour les uns, de préférence les programmes exigeant zéro réflexion (plus la force…), jeux virtuels pour les autres, on s’invente des avatars sur le web, on se crée des héros fantasmagoriques, collections monomaniaques et dérisoires pour un troisième qui tentera d’exister au travers d’objets convoités, boulimie consumériste pour un quatrième qui cherchera à combler un vide intérieur par un amoncellement de biens matériels au trois quart inutiles.

Maladie d’une société fabriquant des neurasthéniques par wagons entiers pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques.

A la compétition individuelle, au rapport de force, j’oppose le partage, le don de soi, la créativité, l’échange, l’entraide, la spontanéité, la manifestation des émotions… Qu’ai-je à y perdre ? Rien ! A y gagner ? Tout ! La vie, tout simplement, une vraie vie palpitante et stimulante où l’on donne sans attendre de recevoir, où l’on reçoit encore plus que l’on donne.

Choisir la simplicité volontaire, c’est adopter ce mode de vie et cette ouverture aux autres. Moins de biens, plus de liens.

L’autre jour, je cassais la croûte à midi. A la table voisine, trois jeunes d’environ 25 ans parlaient de leur travail. Mon oreille traînait. Les deux premiers expliquaient au troisième qu’il était trop cool avec les autres collègues, trop serviable, qu’il n’hésitait pas à donner un coup de main, à leur expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas, à leur dévoiler ses propres tuyaux. Une trop bonne poire, en somme… « Tu vas te faire bouffer par les autres, on vit dans un monde sans pitié, ils vont te passer devant, t’écraser. Tu n’as pas encore compris que le travail c’est chacun pour soi, qu’on vit dans un monde de compétition ? » Le pauvre bougre, penaud, hochait la tête l’air de dire « vous avez peut-être raison mais je suis comme ça ».
Je ne suis pas intervenu. Qui suis-je, moi le vieux con, pour leur donner une leçon de vie ? Pourtant, je sais très bien que c’est le troisième qui est dans le vrai, parce qu’il est lui-même, authentique, parce qu’il ne calcule pas. Il recevra dans sa vie tellement plus que les deux autres ! Il se fera flouer quelquefois, certes, mais au bilan, il aura une vie radieuse, pleinement épanouie, y compris professionnellement.

Mais s’ouvrir aux autres n’est pas facile lorsqu’on s’est renfermé dans sa coquille, un peu comme s’il fallait réapprendre à marcher à un paralysé, à parler à un sourd-muet. S’ouvrir aux autres, c’est abandonner toute peur, baisser la garde, tomber le masque. C’est alors que les portes s’ouvrent, que les bras se tendent et que les vraies amitiés se nouent.
A ceux qui croient que ne pas jouer le jeu de la compétition, c’est se faire systématiquement écraser par tous, je réponds ceci : ne pas entrer dans la compétition, s’est se placer au-dessus de la mêlée, dans une autre dimension où les règles du jeu ne sont plus les mêmes. C’est observer de haut l’agitation du monde, sûr de soi et fier de ses valeurs. Personne ne vous écrase et vous n’écrasez personne. C’est aussi cela la simplicité volontaire !


Je ne peux résister à vous faire partager ces quelques vers d'Edmond Rostand dans Cyrano de Bergerac (et oui, il n'y a pas seulement la tirade du nez) :

Et que faudrait-il faire ?

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?

Non, merci.

Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?

Non, merci.

Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...

Non, merci.

D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?

Non, merci !

Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?

Non, merci !

S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?"...

Non, merci !

Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?

Non, merci ! non, merci ! non, merci !

Mais... chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !






 
 
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